Recension – Regards contemporains sur la philosophie moderne. Lectures et réceptions
Félix Barancy est maître de conférences en histoire des idées pédagogiques à l’Université de Lorraine et membre du LISEC (UR 2310). Sa recherche questionne la manière dont les sociétés modernes ont produit et transmis des savoirs relatifs à l’éducation et à la société, avec une focale sur la période 1750-1850.
Éric Marquer et Paul Rateau (dir.), Regards contemporains sur la philosophie moderne. Lectures et réceptions, Éditions de la Sorbonne, Paris, 2022.
L’ouvrage est disponible ici.
Introduction
On désigne généralement par « canon philosophique » l’ensemble des textes issus de la tradition considérés comme la « norme de la réflexion philosophique » [1] et permettant de traiter, voire de résoudre, des problèmes identifiés, traditionnellement eux aussi, comme proprement philosophiques [2]. De nombreuses études, dans la continuité de la « guerre des canons » ouverte aux États-Unis dans les années 1980-1990 [3], ont tâché d’ouvrir le canon de la philosophie, avec le souci de « redécouvrir des champs d’investigation [philosophique] passés de mode mais néanmoins pertinents pour la situation présente » [4]. D’autres, au contraire, ont cherché à expliciter la nature des contenus qui justifient de tenir tel ou tel auteur du canon comme une référence philosophique de premier ordre, en explicitant ce qui, dans leur production écrite, peut avoir une valeur philosophique et en enquêtant sur les procédés par lesquels de telles valeurs leur ont été attribuées. Ce recours à l’histoire de la philosophie permet ainsi de pluraliser la lecture des philosophes du canon et de remettre au jour des lignes d’analyse oubliées et qui, elles aussi, peuvent contribuer à « faire droit à une plus grande variété d’expériences et d’aspirations et […] assurer aux jeunes générations une formation plus en adéquation avec la diversité et les mutations de la société, à l’échelle planétaire » [5].
L’ouvrage collectif dirigé par Éric Marquer et Paul Rateau suit cette seconde voie, en enquêtant sur les philosophes du canon et l’histoire de leur inscription dans celui-ci. S’il s’inscrit dans la continuité des travaux qui, particulièrement depuis une dizaine d’années, s’attachent à questionner ce que peut signifier une « réception » d’un point de vue philosophique [6], on comprend que ce retour au passé informé des problèmes du présent relève moins d’une « mode », passagère, de la philosophie universitaire, que d’un mode, particulier, de la pensée philosophique dont la positivité, au sens de la capacité à produire des résultats, peut être démontrée – même si la préface, sur ce point, s’en tient au conditionnel (« Les fictions forgées à partir de ces philosophes [du passé] pourraient se révéler tout à fait fécondes », p. 11, nous soulignons). Le choix du corpus retenu, sous l’intitulé « la philosophie moderne », peut surprendre à première vue, par son caractère à la fois restreint et attendu : sur les dix-sept études du volume, six sont consacrées à Descartes, deux à Spinoza, deux à Leibniz, une à Hobbes, une à Locke et une à Pascal – à quoi s’ajoutent trois études transversales et une consacrée aux « Lumières ». Si celles-ci nous permettent de penser une certaine actualité de la pensée moderne, cette modernité elle-même peut sembler être définie d’une manière tout à fait réductrice. D’où la question centrale de cet ouvrage, laissée en suspens dans la préface : que doit-on entendre ici par modernité ? S’agit-il seulement d’un chrononyme utile qu’il conviendrait de n’employer qu’entre guillemets, comme le recommande Bertrand Binoche à propos de « l’âge classique » et des « Lumières » (p. 317) ? Ou bien y a-t-il dans l’idée de modernité quelque chose de plus, qui justifie à la fois de donner une unité à la séquence xviie-xviiie siècles et d’en faire une ressource privilégiée d’expériences théoriques pour l’enquête philosophique ?
Chacun des chapitres de l’ouvrage permet individuellement d’y répondre, en étudiant un mode par lequel une lecture devient active, que nous proposons de ressaisir par une série de verbes.
Radicaliser
Le premier mécanisme, bien connu des historiens et historiennes du spinozisme [7] et du cartésianisme [8], est celui de « radicalisation », étudié ici par exemple par Luca Basso à propos de Sartre (p. 38). Celui-ci montre comment Sartre, dans sa lecture de Descartes, sélectionne certains traits au détriment d’autres pour en faire une figure idéale contre laquelle construire sa propre philosophie. L. Basso souligne ainsi le caractère paradoxal et « ambivalent » (p. 37) de toute lecture contre : construire sa philosophie contre une image de ce que serait la philosophie cartésienne, c’est bien laisser celle-ci « agir » (p. 35) sur la sienne propre et s’en servir effectivement pour la construction d’un système philosophique, fût-il opposé, comme le confirment par ailleurs certaines évaluations positives de la pensée de Descartes dans le corpus sartrien.
Réactiver et élaborer
Le second est celui de réactivation, employé par Pascale Gillot pour décrire le recours de Lacan à Descartes. Elle montre ainsi que, toute « paradoxale » voire « hérétique » (p. 62) que soit la lecture de Descartes par Lacan, dans la mesure où elle définit le sujet du « je pense » comme « radicalement distinct du moi de la psychologie du sens intime » (p. 63), celle-ci permet de poser le problème de la « césure anthropologique » en-dehors de l’idée de conscience et à l’aune de la distinction entre pensée et sensibilité. Cette réactivation peut ensuite, comme chez Deleuze, étudié par Frédéric Fruteau de Laclos, servir « l’élaboration conceptuelle » (p. 308).
Confirmer ou corriger
Le retour à la lettre des philosophies passées peut encore être compris comme une manière de confirmer ou de corriger ses pairs. La première perspective est adoptée par Louis Pijaudier-Cabot, à propos du rapprochement entre Leibniz et David Lewis autour de la question des « mondes possibles », présenté aussi d’emblée comme une manière de tester la résistance du texte de Leibniz à ses actualisations. Après avoir souligné les « points communs » (p. 254-255) de ces deux théories, L. Pijaudier-Cabot s’intéresse aux « problèmes » légués par Leibniz aux penseurs contemporains et aux objections formulées à son égard. En tâchant d’y répondre, l’auteur retrouve les théories de Robert Adams et Brandon Look, attestant ainsi empiriquement de la portée des thèses leibniziennes et de leur validité logique.
La seconde perspective est celle de Chantal Jaquet, qui revient « sur la thèse d’un rationalisme absolu chez Spinoza » pour y apporter une « correction » (p. 175) à partir d’une lecture croisée de l’Éthique, du Traité politique et du Traité théologico-politique, qui s’attache aux spécificités argumentatives de chacun de ces textes et permet de souligner les « équivoques de la raison » (p. 168) et la « pluralité » des « rationalismes » chez Spinoza (p. 182), sans pour autant condamner Spinoza à « l’incohérence » (p. 180).
Réhabiliter et déconstruire
Le geste de correction évoqué précédemment peut cependant avoir une portée positive. C’est ce que montre Sandrine Roux retraçant les attitudes successives des sciences cognitives à l’égard des philosophies de l’âge classique auxquelles elles se réfèrent. La première consiste dans une période où la lecture de ces philosophies prend la forme d’une « réhabilitation » (p. 112), notamment sous la plume de Chomsky ou de Fodor. Mais, nous avertit-elle, cette réhabilitation est bien plus celle de problèmes que de thèses car, toutes « “adéquates” » qu’auraient été les « intuitions » des philosophes modernes, elles n’en auraient pas moins été « “prématurées” » (p. 109) pour ces auteurs, ce qui autorise de les considérer comme « des versions primitives et simplifiées » de théories contemporaines (p. 110). La seconde période envisagée par S. Roux est au contraire un moment de « déconstruction généalogique » (p. 120) des philosophies passées, censé montrer comment celles-ci ont mené les sciences cognitives dans une impasse, en l’installant dans un paradigme inadéquat. S. Roux rappelle alors les trois grandes « erreurs » (p. 115) imputées à ces philosophies : la scission âme/corps, la scission intérieur/extérieur et la nature « représentationnelle » de l’esprit (p. 115-116). Cette étude permet ainsi d’éclairer ce qui à maints égards peut apparaître comme une surprise – à savoir, qu’une discipline qui n’a eu de cesse de revendiquer sa scientificité, quitte à prendre ses distances avec les humanités, n’a en même temps cessé de « mobiliser la philosophie et son histoire » (p. 101). Elle confirme en outre la nécessité ou à tout le moins la « fécond[ité] » (p. 120), bien connues des historiens des disciplines, de se construire une identité disciplinaire à partir d’un « anti-modèle »[9].
Relativiser et s’inspirer
Dans la même veine, en travaillant la référence à la philosophie de Hobbes chez les juristes français contemporains dans le sillage de Michel Villey, Odile Tourneux montre comment cette référence permet de relativiser en les historicisant certains concepts juridiques. Lire Hobbes devient ainsi un moyen de « s’attaquer frontalement aux principes structurants du droit contemporain » (p. 124). Mais, comme le montre O. Tourneux, la massivité de la référence à Hobbes dans les cours très diffusés de Villey a aussi contribué, paradoxalement, à faire connaître sa pensée à un très grand nombre d’étudiants, qui ont pu s’en servir à rebours de la lecture de leur maître comme une « source d’inspiration » (p. 125), sans pour autant revenir à ce que Villey dénonçait sous celle-ci. Si O. Tourneux conclut son étude en rappelant que tous ces « usages » de Hobbes – dont on peut douter qu’ils s’appuient toujours sur une véritable « lecture » – sont « orient[és] et intéress[és] » (p. 138), elle note aussi qu’émanant d’un public non-philosophe, ces (ré)interprétations de la philosophie de Hobbes permettent de « voir autre chose, [de] le comprendre autrement » (p. 125) et en deviennent ainsi « stimulante[s] » (p. 130) pour les historiens de la philosophie.
Ouvrir et interpréter
Loin d’enfermer les conceptions présentes en faisant resurgir leur historicité, ces gestes historiographiques peuvent ainsi se comprendre, comme le suggère Vincent Legeay, comme autant de façons « d’ouvrir » le présent (p. 195) en redécouvrant les « possibilité[s] » (p. 197) qui y sont enfouies – en l’occurrence, Spinoza est convoqué par lui pour penser le mind-body problem, dans la direction d’un « non réductionnisme », à partir de la notion « d’aptitude ».
Mais ce travail d’ouverture suppose lui-même que l’on prenne au sérieux l’idée que toute lecture procède d’une interprétation, dont les modalités sont par exemple étudiées par Paul Rateau dans son texte sur la lecture de Leibniz par Heidegger autour du thème, objet d’un célèbre cours, du « principe de raison » : loin de se contenter de mettre en évidence, à la manière de Damásio [10] ou de Bouveresse [11], « l’erreur de Heidegger » (p. 224), P. Rateau s’attache plutôt à reconstituer les mécanismes de sélection ou d’accentuation nécessairement impliqués dans le processus interprétatif. Ainsi, alors même que la lecture heideggerienne peut sembler tenir du « raccourci » voire de la « caricature » (p. 228) à certains égards – notamment du fait qu’elle s’appuie sur une expression hapactique –, P. Rateau montre toute la fécondité de cette lecture du corpus leibnizien. La conclusion de l’étude prend acte de cette capacité du texte de Leibniz à soutenir de telles variations interprétatives pour souligner le caractère « vivant » de sa pensée (p. 247) et donc sa grande capacité d’actualisation.
Ce travail suppose en outre que toute lecture procède consciemment ou non d’une « rencontre » entre des « intentions » – celles de « l’auteur du passé » et celles « du penseur de l’époque contemporaine » (p. 166), comme le montre Éric Marquer. Ne pas hésiter à lire un auteur contre son intention supposée permet ainsi de révéler ou de mettre au centre d’autres aspects de sa pensée. En ce sens, la capacité d’une œuvre à être lue contre elle-même pourrait même servir de critère distinguant les « grandes œuvres » – dont la puissance et la fécondité semblent aller au-delà des intentions de son auteur (p. 166), comme le note É. Marquer.
Conclusion
Si l’acte même de lire, tel que le définissait Ricœur, consiste à « enchaîner un discours nouveau au discours du texte » [12], les études réunies dans ce volume permettent de spécifier ce que peut être une lecture philosophique, sous ses différentes modalités de radicalisation, réactivation, réhabilitation, déconstruction, relativisation, inspiration, rencontre, réévaluation, etc. En outre, elles nous donnent accès à la réalité en acte(s) d’un canon philosophique travaillé par une communauté scientifique. Elles nous permettent ainsi de comprendre le lien très étroit entre le « canon », comme ensemble de textes reçu, dans son unité thématique et problématique, et ce que Gerald Holton appelait « l’imaginaire scientifique » propre à chaque discipline [13], en l’occurrence la philosophie, au lendemain de son institutionnalisation. Autrement dit, sans prétendre le justifier – ce n’est pas leur propos – ces études de cas sont autant de démonstrations du caractère positif du canon philosophique, c’est-à-dire sa capacité, lorsqu’il n’est pas seulement reçu passivement, à être activement mis à profit pour produire de nouvelles connaissances. Enfin, cet ouvrage permet de mesurer le bénéfice théorique d’approches soucieuses de faire ressurgir les tensions théoriques et les problèmes qui structurent toute philosophie, ainsi que leur bénéfice pratique, au sens où elles sont autant de modèles offerts aux lecteurs et lectrices pour articuler ce que la préface présente comme deux professions différentes : celles du « philosophe » et de l’« historien ».
Cet ouvrage se recommande donc particulièrement à toutes celles et tous ceux qui souhaitent approfondir leur connaissance de l’historiographie philosophique des pensées de l’âge classique comme de la période contemporaine et engager une réflexion sur leurs propres pratiques d’historiens et d’historiennes de la philosophie.
[1] C’est ainsi que la présence d’« auteurs » est justifiée dans l’actuel programme de philosophie des classes de Terminale générale, enseignement par ailleurs censé « développer chez les élèves le souci de l’interrogation et de la vérité, l’aptitude à l’analyse et l’autonomie de la pensée » (« Programme de l’enseignement de philosophie de la classe terminale », arrêté du 19 juillet 2019, Bulletin officiel de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports, bulletin spécial no8, 25 juillet 2019 [en ligne : https://www.education.gouv.fr/bo/19/Special8/MENE1921238A.htm]). Voir Félix Barancy, « Une liberté sous conditions ? La formation du canon de la philosophie », Penser l’éducation, no 55, 2024.
[2] Voir Lisa Shapiro, « Revisiting the early modern philosophical canon », Journal of the American philosophical association, nos 2-3, p. 365-383, pour cette double définition.
[3] Voir notamment Mary Jo Bona, « The culture wars and the canon debate », in D. Quentin Miller (dir.), American Literature in Transition, 1980-1990, Cambridge Cambridge University Press, 2017, p. 225-238.
[4] Lisa Shapiro, « Revisiting the early modern philosophical canon », Journal of the American philosophical association, nos 2-3, 2016, p. 367 (nous traduisons).
[5] Delphine Antoine-Mahut, L’autorité d’un canon philosophique. Le cas Descartes, Paris, Vrin, 2021, p. 12. Voir la recension de ce livre par Anca Mihalache, « Recension – L’Autorité d’un canon philosophique. Le cas Descartes », Implications philosophiques, 2024, https://www.implications-philosophiques.org/recension-lautorite-dun-canon-philosophique-le-cas-descartes
[6] Voir notamment Delphine Antoine-Mahut et Samuel Lézé (dir.), L’actualité des classiques. Actualité de l’histoire de la philosophie, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2018.
[7] Margaret Jacob, The Radical enlightenment : Pantheists, Freemasons and Republicans, Metairie, Cornerstone Book Publishers, 1981 ; Jonathan Israel, Radical Enlightenment: Philosophy and the making of modernity 1650-1750, Oxford, Oxford University Press, 2001.
[8] Tad Schmaltz, Radical Cartesianism. The French Reception of Descartes, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
[9] Voir notamment Edward O. Wilson, « Biology and the social sciences », Daedalus, vol. cvi, no 4, 1977, p. 127-140 ; Rudolf Stichweh, Zur Entstehung des modernen Systems wissenschaftlicher Disziplinen: Physik in Deutschland 1740-1890, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 1984 ; Andrew Abbott, Chaos of disciplines, Chicago, The University of Chicago Press, 2001.
[10] Antonio Damásio, Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain, New York, Putnam, 1994.
[11] Jacques Bouveresse, Dans le labyrinthe : nécessité, contingence et liberté chez Leibniz (Cours au Collège de France, 2009-2010), Paris, Collège de France, 2013.
[12] Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986, p. 151.
[13] Gerald Holton, Thematic Origins of scientific thought. Kepler to Einstein, Cambridge-Londres, Harvard University Press, 1973, et The Scientific Imagination. Case Studies, Cambridge, Cambridge University Press, 1978.